Marie-Lucie Bedard and LCol Suzanne Bailey

La résilience et le mieux-être

Q. et R. avec LCol Suzanne Bailey et Marie-Lucie Bédard des Forces armées canadiennes

Le travail social et les techniques de travail social peuvent être des professions très valorisantes pour les personnes qui ont de l’empathie, qui veulent aider les autres et qui veulent faire un apport positif à la société. Ce sont aussi deux professions qui peuvent être extrêmement exigeantes et dans lesquelles les praticiens éprouvent souvent les effets de l’épuisement professionnel et de l’usure de compassion.

LCol Suzanne Bailey, MTS, TSI, et Marie-Lucie Bédard, MTS, TSI, du groupe Services de santé des Forces armées canadiennes (FAC), sont des pionnières sur les questions de la résilience et du mieux-être. Ces deux membres de l’Ordre ont créé un atelier de formation sur la résilience à l’intention des professionnels de la santé dans les Forces canadiennes. Cette formation prévoit également des stratégies pour composer avec les facteurs de stress fréquents.

Au grand plaisir de l’Ordre, Suzanne et Marie-Lucie prononceront chacune un discours lors du prochain forum éducatif à Ottawa le 14 novembre. Nous avons récemment interviewé Suzanne et Marie-Lucie pour en savoir davantage sur leur atelier et leur demander comment elles perçoivent l’importance de la résilience et du mieux-être dans l’exercice du travail social et des techniques de travail social.

Q. : Nous sommes très heureux que vous prononciez toutes deux un discours lors du prochain forum éducatif de l’Ordre à Ottawa. Pouvez-vous nous dire ce dont vous allez parler dans votre discours?

Suzanne : Nous espérons mettre en lumière les exigences uniques des professions fondées sur la relation d’aide et offrir aux participants l’occasion de réfléchir aux moyens de renforcer notre résilience et de tirer parti des ressources que nous avons à notre disposition. Certaines des qualités qui font de nous de bons praticiens et de bons aidants peuvent aussi nous exposer au risque d’être accablés par notre travail. Il est donc important de prendre conscience de ces tendances pour pouvoir maintenir notre endurance mentale tout au long de notre carrière.

Q. : Qu’est-ce qui vous a amenée à faire carrière comme travailleuse sociale dans les Forces armées canadiennes (FAC)?

Suzanne : J’étais déjà agente de police militaire dans les FAC lorsque mon superviseur a remarqué que j’avais tendance à intervenir en faveur des autres et à aider les personnes qui n’avaient pas de système de soutien solide. Il m’a demandé si j’avais déjà pensé à devenir agent de travail social, mais je ne savais même pas qu’il y avait des travailleurs sociaux dans l’armée. Il m’a donné le nom du travailleur social en chef de l’époque. Je l’ai rencontré pour obtenir plus d’information sur la profession d’officier de service social et sur ce qu’il fallait faire pour effectuer un changement de carrière. Ensuite, j’ai obtenu les prérequis nécessaires pour m’inscrire à un programme de maîtrise en travail social (MTS). Environ deux ans plus tard, j’ai été acceptée à un programme de MTS et les FAC ont parrainé mon retour aux études.

Q. : Qu’est-ce que la formation sur la résilience et pourquoi cette formation est-elle importante pour les travailleurs sociaux et les techniciens en travail social?

Suzanne : Pour moi, la formation sur la résilience nous apprend à reconnaître comment le stress et les exigences de la vie nous affectent et quoi faire pour que ces exigences n’épuisent pas nos réserves d’énergie. Parfois, cela signifie s’arrêter ou faire une activité différente qui nous donne de l’énergie; à d’autres moments, cela signifie demander un soutien social ou une aide professionnelle. Je pense que les travailleurs sociaux et les techniciens en travail social, comme tant d’autres fournisseurs de services de santé, ont souvent tendance à mettre les autres en premier et à minimiser leurs propres besoins. Même si nous avons besoin de prendre du recul et de souffler un peu, nous poussons parfois à aller au-delà de nos limites parce que nous savons que d’autres personnes dépendent de nous. Je sais que j’ai tendance à agir de la sorte et je dois continuellement me rappeler que si je ne ralentis pas et si je ne m’arrête pas, viendra un temps où je ne serai pas capable de bien fonctionner.

Marie-Lucie : Petit à petit, le stress chronique s’est enraciné dans nos milieux de travail, au point  que maintenant, il fait tellement partie de nos vies que nous ne le reconnaissons même plus. Si on le laisse s’emparer de nous et qu’on ne porte pas attention à ses effets, on risque de fonctionner en mode de survie. La formation sur la résilience permet aux travailleurs sociaux et aux techniciens en travail social d’identifier les exigences de leur milieu qui agissent sur leur bien-être mental, et les aide à reconnaître rapidement les indicateurs de stress chronique pour qu’ils puissent apporter des changements à leur environnement et utiliser les stratégies de résilience qui les conduiront vers une croissance à long terme.

Q. : Suzanne, vous avez consacré une bonne partie de votre vie professionnelle à améliorer la résilience et le mieux-être chez les fournisseurs de services de santé. Comment votre travail a-t-il changé au fil des années?

Suzanne : J’ai eu l’immense chance d’avoir bénéficié de la confiance des autres et d’avoir bâti une équipe incroyable pour faire ce travail. Au cours des années, nous avons pu adapter la formation pour mieux répondre aux besoins de chaque groupe avec qui nous travaillons et mieux atténuer les facteurs de stress uniques aux diverses professions et aux divers postes. En outre, on accepte et on reconnaît de plus en plus les exigences incroyables auxquelles sont soumis les fournisseurs de services de santé ainsi que les effets de ces exigences sur les individus et sur le système de santé. Il est encourageant de voir que de nombreux groupes travaillent ensemble pour examiner certains problèmes et trouver des solutions.

Q. : Vous avez créé un atelier de formation sur la résilience. Pouvez-vous nous en parler?

Suzanne : Le programme a été élaboré en collaboration avec le personnel de la santé militaire et civil du ministère de la Défense nationale afin de répondre aux besoins des travailleurs de la santé dans un milieu militaire. Bien que le programme s’appuie sur le modèle d’un continuum en santé mentale et sur les compétences du rendement Big 4+[1] communes à toutes les formations du programme RVPM[2] à l’échelle des FAC, il intègre également de la matière sur la personnalité de l’aidant, le stress chronique, la fatigue de compassion et certains des obstacles uniques auxquels fait face le personnel des services de santé.

À l’heure actuelle, le RVPM pour le programme des Services de santé est divisé en deux segments : une formation individuelle en ligne sur les fondements du RVPM, et une journée complète de formation en classe. Dans cette approche hybride, la formation en classe porte sur l’apprentissage par l’expérience et l’application directe des compétences en résilience.

Q. : Que peuvent faire les travailleurs sociaux et les techniciens en travail social pour reconnaître le stress et comment peuvent-ils mieux intégrer la résilience dans leur pratique?

Suzanne : Tout d’abord, il faut savoir reconnaître les indicateurs physiologiques du stress et les effets qu’ils ont sur notre rendement au travail et dans notre vie personnelle. Ces indicateurs varient d’une personne à l’autre et peuvent changer avec le temps. La personne se sent peut-être fatiguée ou impatiente, ou a moins de concentration. Certains d’entre nous commencent peut-être à travailler de plus longues heures et à assumer une somme de travail déraisonnable. Quand on reconnaît ce qui se passe, on peut faire des changements dans notre milieu, par exemple quitter le travail à l’heure, refuser des responsabilités supplémentaires ou prévoir du temps pour de l’activité physique et des interactions sociales. On peut aussi libérer du temps pour des activités qui rechargent nos batteries comme du sport, des voyages, de la méditation ou de la lecture. Chacun est unique, alors chacun choisira des activités un peu différentes pour refaire le plein d’énergie.

Q. : Votre atelier est conçu pour les fournisseurs de services de santé des Forces armées. Envisagez-vous de l’adapter aux fournisseurs qui ne font pas partie des Forces armées?

Suzanne : Une grande partie du personnel des Services de santé des Forces armées canadiennes est formée de civils. Le programme a été créé dans l’organisation militaire conjointement par des membres du personnel civil et du personnel militaire. En ce sens, je n’ai aucun doute que le programme soit facilement exportable en dehors des Forces canadiennes.

Nous travaillons déjà en collaboration avec l’Hôpital d’Ottawa, qui a adapté certaines parties du programme à son milieu, et avec les Médecins résidents du Canada, et certaines écoles de médecine ont mis en place des éléments de notre programme. Nous collaborons aussi avec Sécurité publique Canada et l’Institut canadien de recherche et de traitement en sécurité publique pour rendre une partie de notre programme accessible aux intervenants de première ligne partout au Canada.

Q. : Quelles ressources sont mises à la disposition des travailleurs sociaux, des techniciens en travail social et d’autres personnes qui veulent se documenter davantage sur la résilience et le mieux-être?

Marie-Lucie : Il y a d’excellents livres et d’excellentes ressources en ligne pour les personnes intéressées à en apprendre davantage sur la résilience et le mieux-être. Social Work Scotland mentionne certaines ressources (en anglais) sur son site Web à https://www.iriss.org.uk/resources/reports/resilience-resources. Open University offre aussi un cours en ligne portant spécifiquement sur le soutien et le développement de la résilience dans le domaine du travail social : www.open.edu/openlearn/health-sports-psychology/supporting-and-developing-resilience-social-work/content-section-0

J’ai trouvé utile le livre de Louise Grant et Gail Kinman intitulé Developing Resilience for Social Work Practice. Beaucoup de livres de Brené Brown mettent aussi en relief certains aspects de la résilience et du mieux-être.

 

Nous tenons à remercier LCol Suzanne Bailey et Marie-Lucie Bédard d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

 


[1] Les compétences du rendement Big 4 + sont l’établissement d’objectifs, la visualisation, le discours intérieur, la respiration tactique, la focalisation et le contrôle de l’attention
[2] Programme En route vers la préparation mentale : https://www.canada.ca/fr/ministere-defense-nationale/services/guide/dgestsb/rvpm.html