Jeffrey Ansloos

Pourquoi, en matière de réconciliation, l’action compte

Une entrevue avec Jeffrey Ansloos, PhD, chercheur spécialiste des droits autochtones

Le travail de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) a aidé à mettre en lumière la sinistre histoire du système des pensionnats indiens au Canada et ses répercussions. Née de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens, la CVR a publié plusieurs rapports sur le système des pensionnats indiens qui reviennent notamment sur les douloureuses expériences vécues par les survivants et leurs communautés. La CVR a également ouvert aux Canadiens et Canadiennes une voie vers la réconciliation avec ses 94 appels à l’action.

Pour Jeffrey Ansloos, PhD, le concept de vérité et de réconciliation est une affaire très personnelle. Jeffrey est un universitaire de renom dans différents domaines relatifs aux Autochtones, comme les droits, la santé mentale et la politique sociale, et il prend souvent la plume pour s’exprimer sur le thème de la vérité et de la réconciliation. Il est actuellement professeur adjoint à l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario (IEPO) de l’Université de Toronto.

L’Ordre a le grand plaisir de pouvoir accueillir Jeffrey comme conférencier principal lors de sa Journée de l’assemblée annuelle et de la formation (JAAF) 2019. Nous nous sommes récemment entretenus avec lui pour savoir ce qu’il pense de la CVR, de la vérité et de la réconciliation, et de la présentation qu’il fera lors de la JAAF.

Q : Nous sommes très impatients d’écouter votre discours-programme. Pouvez-vous nous parler des points que vous comptez y aborder?

L’objectif de cette présentation est d’étudier les méthodes permettant à l’Ordre des travailleurs sociaux et des techniciens en travail social de l’Ontario de suivre les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation, et plus particulièrement, de réfléchir à la façon dont les travailleurs sociaux et les techniciens en travail social peuvent intégrer et appliquer leurs connaissances pour répondre à ces appels à l’action.

Q : Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours? Quels sont les éléments qui ont déclenché votre intérêt pour la question de la vérité et de la réconciliation?

Pour moi, c’est quelque chose de vraiment personnel. Ma grand-mère et ma mère sont des survivantes du système des pensionnats indiens et de la Rafle des années soixante. J’ai grandi à Winnipeg, au Manitoba, un centre urbain où se concentre l’une des populations autochtones les plus importantes au monde, et l’une de celles qui croissent le plus rapidement. Lorsque j’étais enfant, mes parents participaient activement à la vie communautaire.

Je veux un monde meilleur pour nos jeunes. Je pense que nous devons créer des espaces à leur intention pour promouvoir leur épanouissement et leur joie de vivre, et nourrir leurs possibilités et leur potentiel. Pour y parvenir, il nous faut continuer à œuvrer pour leur frayer un chemin plus sûr et plus bienveillant qui les inspire et les met en valeur. C’est ce qui m’a amené là où je suis et ce qui me motive à faire ce que je fais.


Faits saillants à propos de la Commission de vérité et réconciliation

  • Elle a été créée par la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens, le règlement de recours collectif le plus important dans l’histoire du Canada.
  • Elle a mené des recherches sur l’histoire et les répercussions du système des pensionnats indiens, notamment en prenant contact avec des milliers de survivants et d’autres personnes.
  • Elle a publié une liste de 94 recommandations, ou « appels à l’action », pour guider le Canada vers la réconciliation.
  • En décembre 2015, elle a publié son rapport final, qui renferme de douloureux témoignages de maltraitance.

Q : Selon vous, quels sont les enjeux majeurs associés à la CVR et la réconciliation?

Ces enjeux sont nombreux. Dans l’ensemble, le grand public connaît mal les expériences passées et actuelles des Autochtones, particulièrement en ce qui concerne les systèmes coloniaux imposés aux nations autochtones. Je pense que par moments, nous n’avons pas la volonté sociale et politique au sens large de procéder aux changements qui sont indispensables non seulement au niveau des hautes directions, mais aussi dans les interactions quotidiennes. Les peuples autochtones continuent d’être marginalisés, surtout là où le besoin de changement est le plus criant.

Je suis convaincu que les communautés autochtones détiennent une grande partie des connaissances qui sont nécessaires pour guérir et instiguer les changements qui s’imposent dans notre société. Mais si les peuples autochtones ne sont pas présents à la table où l’on élabore les politiques et les pratiques, aucun changement substantiel ne pourra avoir lieu.

Q : Quelles sont, de votre point de vue, certaines des responsabilités professionnelles des travailleurs sociaux et des techniciens en travail social quand il s’agit de répondre aux appels à l’action de la CVR?

Si le rôle des travailleurs sociaux et des techniciens en travail social a une importance aussi vitale, c’est en partie parce qu’ils sont directement impliqués dans les appels à l’action dans un certain nombre de domaines, y compris les services à l’enfance, à la jeunesse et à la famille. Ces appels à l’action devraient avoir une signification très personnelle et professionnelle pour l’Ordre.

Les travailleurs sociaux et les techniciens en travail social doivent recevoir de la formation sur l’histoire et le rôle contemporain des systèmes coloniaux parce que ceux-ci ont des répercussions sur les enfants, les familles et les communautés autochtones.

Selon moi, les professionnels du travail social ont la responsabilité d’adopter une pratique réflexive et éthique en lien avec les partenaires communautaires autochtones. Il y a aussi la responsabilité de former les nouveaux leaders autochtones et de leur faire une place dans le domaine du travail social et des techniques de travail social, ce qui débouchera probablement sur de nouveaux mécanismes dans ce champ d’activité. Il y a la responsabilité de réparer les relations brisées avec les communautés autochtones, particulièrement dans les endroits où les travailleurs sociaux et les techniciens en travail social ont eu une influence majeure sur les communautés autochtones, et la responsabilité de réfléchir au rétablissement de la confiance, à ce que cela veut dire et à prendre des mesures en ce sens.

Je pense que les praticiens ont aussi la responsabilité de défendre publiquement les droits des peuples autochtones, qui sont garantis non seulement par notre constitution, mais également par le droit international.

Q : Nous aimerions beaucoup savoir comment vous êtes passé du travail communautaire à la politique sociale. Pouvez-vous nous parler de votre virage professionnel vers la politique sociale?

J’ai commencé dans le domaine de la santé mentale en tant que travailleur des services à la jeunesse. Plus je m’intéressais aux troubles de santé mentale frappant la communauté autochtone, plus il me semblait évident que certains des enjeux et des obstacles qui nous barraient la route n’avaient pas seulement une dimension individuelle. Ils étaient liés aux contextes sociaux, politiques et environnementaux dans lesquels nous nous trouvions. Il m’a donc fallu rencontrer des personnes travaillant dans le secteur des politiques et de la gouvernance et nouer des relations avec elles. Plus je développais ces relations, plus j’apprenais comment faire des liens parmi nos constatations dans la pratique appliquée pour éclairer les politiques et les pratiques à un niveau plus large et dans des systèmes plus vastes.

Le travail que j’ai effectué en clinique et en milieu communautaire a éclairé mon travail en  politique sociale. Arrivés à un certain point, les professionnels qui ont des responsabilités directes auprès de communautés doivent devenir des porte-parole dans des contextes de politique sociale. Parfois, les portes vous sont ouvertes, mais à d’autres occasions, il vous faut frapper à la porte vraiment fort, ou juste entrer sans y être invité, commencer à parler et ménager une place pour les personnes que vous servez.

Q : Êtes-vous optimiste en ce qui concerne l’avenir du processus de vérité et réconciliation?

De nature, je suis à la fois pragmatique et rempli d’imagination. Je suis pragmatique dans le sens où il est parfois difficile de passer à l’acte et que cela prend du temps, mais je suis inspiré par la façon dont les enfants, les jeunes et les familles autochtones parlent de leur avenir. Quand ils se sentent aidés, quand ils se sentent entendus, ils expriment des rêves et des espoirs qui sont galvanisants et qui montrent à quel point ils sont brillants.

Les idéalistes font bouger les gens. Cela dit, nous avons besoin d’une action soutenue, pas juste en vogue cette décennie, ce mois-ci ou dans le cycle électoral actuel. Nous avons besoin d’engagements de longue durée. Tous les Canadiens et Canadiennes, quelles que soient leurs opinions politiques, doivent se rallier et s’entendre sur le fait que la vie des Autochtones compte et que nous méritons par conséquent de jouir des mêmes droits fondamentaux que n’importe qui d’autre dans ce pays.

 

L’Ordre tient à remercier Jeffrey Ansloos de lui avoir accordé cette entrevue.

Si vous souhaitez consulter les rapports de la Commission de vérité et réconciliation, visitez le site Web du Centre national pour la vérité et la réconciliation.